Cet extrait est tiré de If life is a bowl of cherries – What am I doing in the pits? (Ballantine Books, June 1983; Fawcett Crest , April 1979). J’avoue qu’il résonne en moi et fait écho de ma relation avec ma mère durant ses dernières années… Même en le lisant en diagonale, il me fait pleurer.
Un physicien nucléaire a déjà observé qu’une femme qui a un bébé quand elle a vingt ans est vingt fois plus agées que l’enfant.
Quand le bébé a vingt ans et la mère quarante, elle n’est que deux fois plus agée. Quand le bébé a soixante ans et la mère quatre-vingt, elle n’est plus que 1 1/3 fois plus agée. Quand l’enfant a quatre-vingt et la mère cent ans, elle n’est plus que 1 ¼ fois plus agée. Quand est-ce que l’enfant aura rattrapé la mère?
Quand en effet…
Est-ce que ça commence une nuit où vous dormez et que votre mère a un sommeil agité et que vous allez dans sa chambre remonter la couverture sur ses épaules dénudées?
Est-ce que ça fait son apparition un après-midi alors que dans un moment d’irritation vous aboyez « Comment tu veux que j’te fasse une permanent maison si tu ne restes pas assise tranquille? Si tu ne te soucies pas de ce que tu as l’air, moi si! » (Mon Dieu! Serait-ce de l’écho?)
Ou est-ce arrivé cet après-midi pluvieux quand vous conduisiez pour rentrer du magasin et que vous avez mis les freins brusquement et que votre bras s’est jeté devant elle pour la protéger du pare-brise et que vos regards se sont croisés avec cet air entendu et triste?
La transition se fait doucement, comme elle s’est faite entre elle et sa mère. La passation du pouvoir. Le transfert des responsabilités. Le leg des devoirs. Et soudain, vous recrachez ces phrases familières apprises aux pieds de votre mère.
« Bien sûr que t’es malade. Tu ne penses pas que je le sais quand tu ne vas pas bien? Je passerai te prendre pour aller au docteur vers onze heures. Et sois prête! »
« Et où est ton chandail? Tu sais comme il fait froid dans les magasins avec leur air climatisé. C’est bien la dernière chose dont tu aies besoin, attraper le rhume. »
« Tu es bien jolie aujourd’hui. Est-ce que je ne te l’avais pas dit que tu aimerais cette robe? L’autre te faisait paraître trop vieille. Y a pas de raisons d’avoir l’air vieille avant son temps. »
« Est-ce que tu dois aller à la toilette avant qu’on ne parte? Tu sais comme c’est compliqué à la clinique. Il faut demander la clé et puis marcher dix kilomètres de couloirs. Pourquoi tu n’y vas pas quand même… juste pour que ce soit fait. »
« Si tu n’es pas trop fatiguée, on va magasiner. As-tu fait ta sieste ce matin? Quand tu es fatiguée, tu me le dis et je te ramène à la maison. Tu sais que je ne peux pas magasiner quand tu te balances d’un pied sur l’autre. » (Seigneur, avez-vous vraiment pris son bras sous le vôtre la tirant presqu’assez pour que ses pieds quittent le sol?)
Rébellion? « Je te prierais ma chère de me laisser prendre mes propres décisions. Je sais quand je suis fatiguée et quand ça arrive, j’ai assez de jugement pour aller me coucher. Arrête de me traiter comme une enfant! » Elle n’est pas encore prête à tirer sa révérence.
Mais lentement, insidieusement et inexorablement, les années passent et il n’y a personne vers qui se tourner.
« Où sont mes lunettes? Je n’arrive jamais à les trouver. Est-ce que je me suis endormie devant le film encore une fois? C’était à propos de quoi? »
« Compose le numéro pour moi. Tu sais que j’ai toujours le mauvais. »
« Je ne fais pas de sapin de Noël cette année. Il n’y a personne pour le voir et ça ne fait que salir le tapis pendant des mois. »
« Regarde ce que j’ai fait en macramé aujourd’hui. Je te ferai une jardinière en bleu pour ta cuisine si tu veux. » (Ça rappelle un petite empreinte de main dans le plâtre de Paris qui est accrochée au-dessus du sofa.)
« Où sont mes numéros de vols et l’horaire des avions? Tu me les imprimes toujours et tu les mets dans la pochette avec mes billets d’avion. Je ne sais pas lire ces petits chiffres. »
Rébellion : « Maman, franchement. Tu n’es pas si vieille. Tu peux faire des choses par toi-même. Sûrement que tu vois assez bien pour enfiler ta propre aiguille.
Et tu n’est certainement pas trop fatiguée pour appeler Florence et dire bonjour. Elle t’a déjà appelée quinze fois et tu ne la rappelles jamais. Pourquoi tu n’irais pas dîner avec elle une bonne fois. Ça te ferait du bien de sortir. »
« Comment ça t’es dans le rouge? Tu ne peux pas te rappeler qu’il faut que tu transcrives les chèques que tu fais dans le livret? »
La fille n’est pas encore prête à porter le fardeau. Mais le chemin est tracé.
La première année où vous célébrez l’Action de Grâce chez vous et vous cuisez la dinde et votre mère met la table.
La première fois où vous vous tournez vers elle en regardant un film et que vous faites « Chut! »
La première fois que vous vous précipitez pour lui attraper le bras quand elle passe sur une plaque de glace.
Alors que vos enfants deviennent de plus en plus forts et indépendants, la mère devient de plus en plus comme l’enfant.
« Maman, je n’ai pas pris l’horaire télé pour le mettre ailleurs que sur la télévision. »
- Oui tu l’as pris.
- Non, je ne l’ai pas pris.
- Oui.
- Non.
- Si.
- Non.
« J’ai vu ton père hier soir et il a dit qu’il arriverait en retard. »
« Tu n’as pas vu Papa hier soir. Il est mort. »
« Pourquoi dis-tu des choses pareilles? Tu es une vilaine fille. » (« J’ai vu Monsieur Ripple et il’a poussé sur la balançoire pendant des heures. »
« Il n’y a pas de Monsieur Ripple. Tu l’as inventé. Il n’existe pas. »
« C’est pas vrai. Pourquoi dis-tu ça? Juste parce que tu ne le voies pas, ça veut pas dire qu’il n’est pas là. »)
« Tu ne veux jamais venir me voir. Tu t’occupes bien trop de ces enfants-là. Ils n’ont même plus besoin de toi. »
(« Vas-tu encore jouer au bridge? Tu sors toujours et tu n’as jamais le temps de me lire des histoires! »)
« Pour l’amour du ciel, Maman, ne dis rien sur la perruque de Fred. On sait tous qu’il en porte une et le fait que tu le dises n’arrangera rien. »
(« Fais attention à tes manières, ma petite, et ne parle que si on te pose une question. »)
La fille observe « Ça ne devait pas se passer comme ça. Toutes ces années où j’ai été baignée, habillée, nourrie, conseillée, disciplinée, ordonnée, soignée, et où mes moindres besoins étaient anticipés, je voulais que vienne mon tour de commander. Maintenant que c’est arrivé, pourquoi suis-je si triste? »
Vous baignez et épongez le corps qui vous a abrité. Vous nourrisez à la cuillère les lèvres qui ont embrassé vos coupures et vos bleus pour qu’ils guérissent. Vous peignez les cheveux qui tombaient en cascades sur vos joues pour vous faire rire. Vous arrangez les couvertures sur les jambes qui vous ont portée haut dans les airs à Branbury Cross.
Les siestes sont fréquentes comme les vôtres l’étaient. Vous l’accompagnez à la toilette et attendez pour la ramener à son lit. Elle a déjà une gardienne pour la veille du Jour de l’An. Vous n’avez jamais pensé que ce serait comme ça.
En voiture avec votre fille un jour, elle met les freins brusquement et son bras s’élance instinctivement entre vous et le pare-brise.
Mon Dieu! Si tôt?
jeudi 12 avril 2007
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